Le 26 octobre 2026 s’est tenu à la Maison des affaires publiques et internationales de l’Université de Montréal un dialogue ayant pour titre « Minéraux critiques : géopolitique, risques et territoires : le cas de la mine Matawinie ».
Nous croyons que ce sujet est d’intérêt public et doit être débattu ouvertement. C’est pour cette raison que nous avons renoncé à l’application de la règle de Chatham House en ce qui nous concerne. À des fins de transparence, nous publions ci-après notre allocution, sans que cela engage les autres personnes intervenantes.
Selon les organisateurs, « la règle de Chatham House […] permet aux personnes présentes de réutiliser et de partager les informations échangées, à condition de ne révéler ni l’identité ni l’affiliation des personnes qui ont pris la parole, ni celles des autres participant·es. Les idées peuvent donc circuler, sans qu’on puisse les attribuer à une personne ou à son organisation ». Nous les avons informés à l’avance de notre intention à cet égard et notre allocution mentionne expressément notre choix.
Allocution de Me Rodrigue Turgeon, J.D., M.S.V.D.
MiningWatch Canada | Coresponsable du programme national
Coalition Québec meilleure mine | Co-porte-parole
Bonjour à vous,
Je tiens à remercier les organisateurs de l’événement, à commencer par l’esprit critique du professeur Hugo Séguin qui a toujours été attentif aux propositions que nous véhiculons chez MiningWatch Canada et à la Coalition Québec meilleure mine.
Puisque nous sommes souvent réduits à être les deux côtés d’une même médaille, comme si nous n’endossions pas nous-mêmes nos propres paradoxes et nuances, je tiens à saluer Monsieur Desaulniers, à qui on ne peut certainement pas reprocher de ne pas croire en ses idées. Je tiens à souligner qu’il est ouvert depuis le tout début de son projet à tenir des échanges avec la société civile. C’est important.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à souligner que les organisations que je représente poursuivent deux missions. La première, plus terre à terre, est de soutenir les populations locales et les peuples autochtones visés par des projets miniers. Les principes qui nous gouvernent depuis des décennies sont de respecter la volonté des gens qui vivent sur place, de leur offrir des informations indépendantes pour mieux comprendre les impacts miniers à venir et actuels, pour leur permettre de prendre des décisions éclairées pour évoluer dans leur quotidien chamboulé par l’industrie minière. J’en sais quelque chose, je vous parle depuis l’Abitibi. Nous ne cherchons pas à nous prononcer à leur place, nous respectons les choix démocratiques des citoyens et l’autodétermination des peuples autochtones qui sont les mieux placés pour se prononcer sur leur souhait de subir ou non les conséquences minières et si oui, à quel prix, à quelles conditions. L’autre mission, pas mal plus éreintante et exaspérante, est de tenter de faire comprendre aux instances publiques, tous paliers convaincus, que l’industrie minière nous précipite dans son trou et qu’il faut virer le navire de bord sans délai pour éviter le naufrage collectif.
Nous croyons que les questions qui nous occupent sont d’intérêt public et doivent être débattues ouvertement. C’est pour cette raison que nous renonçons aujourd’hui à l’application de la règle de Chatham House en ce qui nous concerne. Vous pouvez donc me citer pour ce qui suit, sans que cela engage les autres personnes intervenantes.
À la question « peut-on faire du développement minier durable ? » La réponse est simple, c’est non. À moins que l’on parle de la destruction des milieux naturels visés, rien n’est durable dans une mine.
Pour preuve, c’est encore d’abord et avant tout les considérations économiques qui dictent la vie ou la mort d’un projet minier. Le projet Matawinie détient toutes les autorisations dites « environnementales » d’entrer en exploitation depuis cinq ans et depuis les échéanciers ont été principalement dictés, comme nous l’a présenté Monsieur Desaulniers, par des raisons d’ordre financier et de marché. Bref, pour des considérations économiques.
La question que soulevait [Règle Chatham House] dans sa présentation est juste. Est-ce que Nouveau Monde Graphite sera capable de tenir ses engagements environnementaux? Permettez-nous d’en douter. C’est la nature même de l’industrie minière de transgresser les lois et les normes environnementales déjà avantageuses. Je vous cite quelques exemples qui ne figuraient sûrement pas dans les plans de la compagnie.
En 2022, la Société pour vaincre la pollution a obtenu par voie d’accès à l’information un rapport d’inspection de 2019 – soit avant l’obtention de leur bail minier – qui constatait déjà trois manquements à l’autorisation émise par le ministère de l’environnement et qui recommandait l’émission d’un avis de non-conformité
Entre 2020 et 2025, la compagnie a elle-même rapporté 5 signalements à urgence-environnement pour des accidents – principalement des déversements – survenus sur son site avant même le lancement à plein régime de sa phase d’exploitation. Nous avons aussi obtenu ces informations l’accès à l’information.
En mai 2025, à la suite d’une campagne indépendante d’échantillonnage citoyenne, nous avons publié un rapport qui identifie de nombreux cas de concentrations en métaux lourds dans les cours d’eau qui dépassent des critères de protection de l’environnement, vraisemblablement attribuables aux activités d’exploration. En passant, nous avons invité le promoteur à commenter nos données d’échantillonnage et les explications de Monsieur Desaulniers figure mot pour mot dans notre rapport.
Mais au-delà de ça, car les lois, procédures et normes environnementales dans le secteur minier ont été conçues par des pouvoirs législatifs et exécutifs complaisants pour permettre l’autorisation accélérée des projets miniers dans le cadre d’un système autorégulé par les pollueurs, toute personne ayant à cœur l’avenir de l’humanité devrait consacrer son attention sur le fait que nous avons outrepassé 7 des 9 limites planétaires. L’humanité, à un niveau alarmant, est dans une zone de danger pour notre survie.
Et l’industrie minière dans son ensemble, incluant une compagnie comme Nouveau Monde Graphite, quoi qu’on pense du bien fondé ou de la mise en œuvre de ses engagements, y contribue directement.
De toute façon, matériellement, scientifiquement, la littérature nous enseigne que les minéraux dits critiques font face à des enjeux de disponibilité pour atteindre les cibles de l’Accord de Paris d’ici 2050, même si on se concentrait à en concentrer l’usage pour ladite transition énergétique.
Prenant acte de ces limites à notre capacité d’extraire à temps tous les gisements « verts » que nous promet l’industrie minière à l’échelle mondiale – pas juste au Québec, les chercheuses Bieuville, Majeau-Bettez et de Bortoli du CIRAIG de la Polytechnique Montréal ont publié une étude cette année dans la revue Nature sustainability qui met en lumière que la seule voie raisonnable à suivre dans ce contexte est celle de la sobriété minérale.
Le Québec (sur)consomme. Selon Recyc-Québec, les personnes québécoises ont une empreinte matérielle [annuelle] moyenne de 32 tonnes par habitant, ce qui dépasse largement la contribution à l’échelle mondiale ». Soit l’équivalent de 15 camionnettes Ford F-150, ou de cinq éléphants d’Afrique adultes. L’industrie minière, fournisseuse de cossins obsolète, ne peut en être disculpée et encore moins être placée au centre de l’échiquier stratégique pour changer ce fait. Nous rejoignons les propos de [Règle Chatham House], ce n’est pas à l’industrie d'atrophier sa soif de profits par l’intervention d’une vertu contraire au dogme de la croissance qui la régit, mais à nous, à la société civile, aux citoyens, de décider ce qu’on doit faire de nos minéraux. De décider quels sont « nos » « besoins ». En tout respect, la réponse à cette question ne devrait pas revenir aux PDG des compagnies minières, qu’elles aient leur siège social ou non au Québec.
Si nous ne disons rien, si nous attendons que l’industrie et l’élite économique aux commandes de nos États fassent débouler leurs agendas, comme vous l’avez sûrement constaté, nous continuerons de voir ladite transition être pervertie en cheval de Troie de l’addition énergétique. Nous continuerons de la voir détournée pour toutes sortes de raisons, toutes plus critiques et stratégiques les unes que les autres. C’est le cas à des fins militaires depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Non seulement le gouvernement du Québec et l’industrie minière ont courbé l’échine en ravalant toute tentative diplomatique pacifiste, mais les lobbys et l’État marchent main dans la main, en normalisant le fait que les États-Unis qui nous menacent d’annexion, dominent l’actionnariat minier au Québec, que le Pentagone et d’autres branches de l’État fédéral états-unien, investissent directement dans des projets miniers ici, en faisant comme si c’était encore possible de courir tous les lièvres à la fois : la militarisation (à la fois du Canada et d’un État étranger qui nous menace) et ladite transition qui jusqu’à nouvel ordre est plus une addition énergétique qu’autre chose.
À preuve, en reprenant le sujet du jour, on est passé d’une « mine 100% électrique », active dans le marché de la fabrication de batteries « pour la transition » à une entreprise qui s’ouvre à des débouchés dans le milieu des centres de données, et donc de l’intelligence artificielle avec comme partenaire un gouvernement fédéral qui investit dans le gisement Matawinie pour des fins d’intérêt national, et donc, selon eux, de « défense nationale », qui pointe vers l’approvisionnement des alliés de l’OTAN pour du matériel militaire
Comme je l’ai souligné aux membres du Comité permanent sur la défense nationale de la Chambre des communes en mars dernier : « L’urgence climatique est un danger réel et présent à la sécurité nationale, pas seulement une vague menace géopolitique ». (J’aurais tout aussi bien pu parler des six autres limites planétaires transgressées). « Nous ne pouvons pas négocier la paix avec la Nature ».
Les projets économiques qui devraient retenir notre attention aujourd’hui ne sont pas ceux d’une époque qui nous a tout droit conduit dans le péril climatique actuel en subjuguant nos sociétés à un impératif de surconsommation à outrance.
La sobriété minérale, la décision volontaire de lutter contre notre surexploitation, est la clef pour répondre aux questions et « menaces » stratégiques évoquées par [Règle Chatham House]. Moins on est dépendant, moins on s’expose au chantage, à l’extorsion, à l’instrumentalisation du marché et des règles sur le commerce.
Il existe des alternatives à la domination minière pour les territoires du Nitaskinan, du Nitassinan, du Nitakinan, du Mi’kma’ki, de l’Eeyou Istchee, du Nunavik, des régions de Lanaudière, de l’Outaouais, des Laurentides, de l’Abitibi, de la Côte-Nord, de la Gaspésie, et du Nord-du-Québec.
Encore faut-il que l’on se permette de dire non aux propositions, dérives et détournement de l’industrie minière qui nous menacent.
Merci pour votre attention.